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05 Fév 2008 

cContribution au Colloque UES du 11 février 2008

Michel DUCRAY REFLEXIONS POUR LE COLLOQUE UES DU 11 FEVRIER 2008 1- Le terme « Union Élargie des Seniors » impose que nos réflexions ne se cantonnent pas à des revendications financières de certains retraités. S’il faut évidemment se préoccuper de l’inflation qui rogne les pensions, ou des baisses de pouvoir d’achat induites par l’augmentation de taxes diverses, il faut aussi penser que les quelque 35% de la population que sont les seniors ne peuvent pas faire peser sur les seuls « non seniors » toute la charge des revenus de répartition dont ils profitent. Je ne suis pas d’accord avec les revendications de nature corporatiste. 2- la difficulté de parler pour l’ensemble des seniors vient de la grande variété de situations des seniors : depuis ceux qui continuent à travailler et à percevoir une rémunération plutôt supérieure à la moyenne de leur profession, jusqu’à ceux qui n’ont qu’un très maigre revenu minimum ; depuis les retraités « riches » (ceux qui ont cotisé beaucoup aux tranches B et C), jusqu’aux veuves touchant une petite réversion de retraite ; depuis les seniors jeunes et en pleine forme, jusqu’aux vétérans isolés et grabataires. Etc. Il y a une infinité de situations.L’orientation actuelle de L’UES est semble-t-il de défendre les plus faibles, ce qui est louable, mais ne convient pas à une vision globale de la politique. Les démagogues, surtout ceux qui jouent la corde « humaniste », sauront fort bien récupérer le mouvement en temps voulu, en rajoutant les « vieux » à la veuve et à l’orphelin. 3- C’est la raison pour laquelle je défends quant à moi une idée culturelle et non pas catégorielle. L’idée est que l’espérance de vie à 50 ans est aujourd’hui de l’ordre de 82 ans en moyenne H/F. Soit 32 années, c'est-à-dire presque autant que la durée d’une carrière professionnelle. C'est-à-dire 25 à 40 années qui devraient en gros se répartir en :-         15 à 20 ans d’activité essentiellement professionnelle, avec plus ou moins de bénévolat en plus.-         10 à 20 ans d’activité plus réduite, non professionnelle, consacrée au bénévolat (politique ou associatif) ainsi qu’à une retraite bien méritée.-         2 à 10 ans de vraie vieillesse.Sauf pour ceux qui sont atteints de maladies ou d’invalidités, les seniors de 50 à 70 ans doivent pouvoir travailler, s’épanouir, et continuer  à gagner de l’argent au moins jusqu’à 65 ans.NB Actuellement les femmes au-delà de 60 ans sont encore bien souvent d’ex « femmes au foyer », mais dans peu d’années les femmes seniors auront eu un parcours professionnel comme les hommes.Je pense donc que, quelque soit l’âge où la retraite est prise, il est stupide de plafonner les revenus des retraités qui veulent continuer à bosser. Il faut au contraire :-  allonger les carrières au moins jusqu’à 65 ans, voir plus dans certaines professions,-  pousser les retraités ayant repris un emploi à gagner plus et à cotiser pour une retraite améliorée.En ce sens, comme d’ailleurs pour les autres domaines, je suis en parfait accord avec le rapport Attali (« 300 Décisions pour changer la France ») 4- Parler des seniors en ayant en tête « les retraités à faible revenu plutôt âgés », c’est véhiculer une perception très négative du mot « senior », dont la connotation est déjà passablement péjorative. Je propose donc de scinder notre « électorat » de l’Union Élargie des Seniors en 4 catégories : a) les quinquactifs, en gros de 50 à 60 ans Ceux-là doivent garder un boulot, ne doivent plus systématiquement être les victimes du « jeunisme » et doivent gagner normalement leur vie. Finies les retraites à 50 ans.  b) les sexactifs, de 60 à 70 ans  (le terme est assez plaisant avec ou sans Viagra)Qu’ils soient ou non à la retraite de leur régime initial, ceux-ci doivent continuer à bosser, à plein temps ou parfois à temps partiel, et pas forcément bénévolement. c) les  « retrifs » ( retirés inactifs)Ce sont les  « seniors » auxquels on pense le plus souvent, n’ayant ni activité professionnelle, ni activité bénévole et vivant de leur seule pension de retraite.  d) les vétéransAu delà d’un certain âge, qui est variable selon les personnes, commence la fin de vie, synonyme bien souvent d’atteintes physiques et donc de dépendance. A SUIVRE…
Admin · 392 vues · 2 commentaires
25 Jan 2008 

le grand Paris


LE GRAND PARIS


 


Tous ceux qui voyagent et visitent les capitales étrangères auront eu certainement à un moment ou à un autre la même idée que celle de Sarkozy, l’idée d’un grand Paris.



Cette idée, je l’ai depuis 40 ans, probablement comme beaucoup de gens..



Depuis la fin de la guerre de 14-18, la France, ex-puissance mondiale devenue progressivement simple puissance locale, s’est repliée sur son passé glorieux et n’a plus fait de grandes réformes, je veux parler des réformes qui modifient durablement le rayonnement international d’un pays.



Trop courte a été la période « de Gaulle », de 1958 à 1969, qui a cependant permis un spectaculaire redressement de notre image, ternie par la défaite de 40, la collaboration de Vichy, la quatrième République. Mais elle a aussi été la période de la fin de l’empire colonial.



De Gaulle, avec l’improbable Malraux, avait tout de même amorcé un toilettage de la Capitale, mais la vision étriquée qui est celle des Français depuis cent ans, a fini par s’imposer dans tous les projets non seulement parisiens, mais aussi dans le reste de la France.



Les « grands travaux » des années 60-2000, présentés comme des choses phénoménales (le périphérique, La Défense, le TGV, les autoroutes, le tunnel sous la Manche, Concorde etc.) ont tous été réalisés avec une ambition cocardière et sans vision d’envergure dans le temps et dans l’espace, à une exception près, celle des centrales électriques nucléaires, sous l’impulsion d’un lobby d’ingénieurs X-Ponts pour une fois bien inspiré.



Le grand projet d’une Europe unie a fini par s’enfoncer dans les mesquineries administratives et par se noyer dans une extension sans ligne de conduite claire. Malgré ça, c’est l’Europe qui constitue la plus grande réforme française du XXème siècle, et certainement pas la grande bibliothèque de Mitterrand, ni le Centre Pompidou.



Pour le reste, aucune prospective réellement futuriste. Donc ces grandes réalisations deviennent rapidement soit obsolètes (exemple le périphérique), soit des impasses (Concorde), soit des gouffres financiers (Eurotunnel), soit de simples adaptations minimales (nos autoroutes à péage), soit des échecs retentissants. Le TGV est un monstre atypique, puisque s’il est une réussite incontestable entre Lille et Marseille, ou entre Paris et le sud-Ouest, il a empêché la SNCF de moderniser et densifier son réseau urbain, interurbain secondaire, transversal est-ouest, ainsi que le transport des marchandises par le rail.



Les exemples ne manquent pas de ces réalisations trop étriquées, mal pensées, et ce n’est pas la pyramide du Louvre, unanimement appréciée semble-t-il, qui peut passer pour une avancée significative de la civilisation franco-parisienne.



Pour revenir à Paris, donc, il faut remonter au second Empire, à Haussmann, aux  grandes expositions universelles de 1867 (le Paris de Haussmann), de 1878, de 1889 (la Tour Eiffel), de 1900 (le métro), pour trouver les traces d’un dynamisme de niveau mondial.



Paris s’est ensuite repliée et enfermée dans sa coquille touristique du boulevard des Maréchaux, puis du périphérique étriqué. L’extension vers la Défense fut une tentative de modernisme, mais ceux qui y travaillent peuvent attester que c’est une île de 21ème siècle dans un océan du 19ème.



Si la petite ville de Paris (moins de 3 millions d’habitants) est sans conteste l’une des plus belles cités du monde, et peut-être la plus belle, elle le doit avant tout à ce que la France fut de Philippe Le Bel (1268-1314) à Raymond Poincaré, c'est-à-dire une des toutes premières puissances économiques et culturelles du monde. Mais on peut lire sur les murs des banlieues de Paris les signes du déclin de la France à partir de 1914. Dès qu’on franchit les « portes », sauf du côté des quartiers chics de Neuilly et Chatou/Le Vésinet, c’est la morosité qui nous saute aux yeux, à des degrés divers. Là où le « pavillon meulière » des années 30 n’est pas, c’est le HLM insalubre des années 50 qui s’impose. Là où la copie d’immeuble haussmannien n’a pas été gardée, c’est le béton triste qui en a pris la place.



Mais surtout, à la différence d’autres grandes capitales, le centralisme à la française, la force « centripète » qui rapproche tout du pouvoir, a empêché la culture, l’espace, le maillage des transports, de s’étendre vers ce qui est devenu, de façon péjorative, la banlieue.



Il est temps que Paris absorbe cette banlieue, pour la transformer en profondeur, en largeur, en hauteur, en esthétique, en rapports humains, en relations de trains, de bus, de métros, de vélo, en culture, en tout ! Il est temps de lancer un projet de grande capitale du 22ème siècle, de Roissy jusqu’à Melun, de Mantes jusqu’à Brie-Comte-Robert.



 Etendre Paris pour en faire une ville mondiale digne de nos objectifs, digne de la France, c’est avant tout modifier les flux, dans tous les sens, donc redessiner le réseau des communications urbaines. Etendre Paris, c’est ensuite faire en sorte de supprimer les ghettos banlieusards, notamment à l’Est et au Nord, en rayant purement et simplement de la carte les noms de villes tristement médiatisées par les récentes émeutes à caractère ethnique, en réinsérant la population d’origine récemment immigrée dans le peuple de France et de Paris. C’est aussi changer le découpage et les numéros des arrondissements. Pourquoi ceux de Villepinte ou de Saint-Denis ne pourraient-ils pas affirmer : « j’habite le 16ème  arrondissement de Paris ». C’est aussi prendre en compte, une bonne fois pour toutes, l’aspect multiracial, multi-religieux, multiculturel, d’une grande capitale mondiale, afin de ne plus rejeter en masse vers les ghettos extérieurs le flux d’immigrants, que ceux-ci  soient choisis ou non. On sait que l’immigration est indispensable, ce qui rend encore plus indispensable son intégration aux valeurs de civilisation de la France et de Paris.



Il faut raisonner Paris non pas en cercles concentriques, avec le pouvoir au centre et la plèbe à l’extérieur, mais en cercles d’ensembles et sous-ensembles intégrant chacun au moins un thème majeur ainsi qu’un grand espace vert, et relier les cercles par un tissu de transports en commun extrêmement dense, comme celui qu’on trouve à Londres. Potentiellement, la vraie ville de Paris est une mégalopole de 8 à 10 millions d’habitants.



Parmi les villes à intégrer d’urgence, on peut citer, dans le désordre, La Courneuve, Aubervilliers, Pantin, Noisy-le-Sec, Le Pré-Saint-Gervais, Romainville, Les Lilas, Bagnolet, Montreuil, Vincennes, Fontenay-sous-Bois, Nogent-sur-Marne, Saint-Mandé, Charenton-le-Pont,  Alfortville, Maisons-Alfort, Vitry, Ivry, Le Kremlin Bicêtre, Gentilly, Villejuif, Chevilly-Larue, Thiais, Orly, Rungis, Fresnes, Choisy-le-Roy, Antony, Chatenay-Malabry, Bourg-la-Reine, Le Plessis-Robinson, Sceaux, Fontenay-aux-Roses, Arcueil, Cachan, Bagneux, Montrouge, Clamart, Vélizy-Villacoublay, Châtillon, Vanves, Malakoff, Meudon, Chaville, Sèvres, Boulogne-Billancourt, Neuilly-sur-Seine, Levallois-Perret, Clichy, Saint-Ouen, Bois-Colombes, Colombes, Asnières, La Garenne, Courbevoie, Nanterre, Puteaux, Suresnes, Rueil-Malmaison, Saint-Cloud, Garches, Vaucresson, Versailles, L’Ile Saint-Denis, Saint-Denis, Stains, Epinay, Enghien, Villetaneuse, Villepinte, Etc. Mais il faut aller jusqu’au bout, comme le conseillait un rapport vieux de trente ans.



Les transports (train souterrain, grandes gares souterraines de liaison, métro, bus, taxis, aéroports, vois navigables, élargissement des voies de circulation automobile, piétonnières etc.) doivent être le grand chantier du siècle d’un bout à l’autre de cette mégalopole.



Vivre à Paris, travailler à Paris, cela ne doit plus être assimilé à une punition pour des millions de gens, mais à une chance.



Il faut pour cela sortir de l’esprit étroit qui nous caractérise. Napoléon III et Haussmann ont eu une ambition démesurée ? C’est ce que pensaient leurs détracteurs. Qui, aujourd’hui, regrette le Paris insalubre et sombre d’avant 1860 ?



Il faut laisser faire le cycle de baisse des prix de l’immobilier, qui est déjà là fin 2007 après un cycle long de hausse. L’immobilier, hors impact de l’inflation (qui devrait retrouver des niveaux de 2 à 3%), doit baisser en moyenne de 40% pour que les vraies populations urbaines réinvestissent l’espace « ville ». Et tant pis pour tous les nantis qui ont parié sur la hausse indéfinie. Les arbres de Paris ne montent pas jusqu’au ciel. Il est aberrant de voir le tissu social normal (artisans, commerçants, fonctionnaires, cadres moyens, artistes, classes moyennes en général) être refoulé vers l’extérieur en raison de prix déraisonnables des logements. La ville de Paris doit, si elle veut survivre au 21ème siècle, perdre définitivement le récent statut de ville « plus-value immobilière ». Pour y parvenir, il faut faire revenir dans la ville le monde du travail, du commerce, de l’art. Il faut bannir de Montmartre, de Montparnasse, et du Quartier Latin, les spéculateurs et la spéculation. Il faut laisser la jeunesse réinventer de nouveaux quartiers de création et de dynamisme social. Il faut enfin repenser la ville en termes de société, et non pas en termes de gestion de la pierre. Une société urbaine comme celle de Paris exige des investissements durables concernant les transports, l’éducation, le logement, le travail, les loisirs, les sports, la culture n général. L’hémorragie des sièges sociaux vers d’autres cieux doit cesser, grâce à des mesures d’urgence pour l’attractivité de Paris : aéroports et facilités de transports vers le centre et les autres aéroports ; hôtellerie de toutes les catégories, y compris les plus modestes pour augmenter encore le tourisme ; communications ; sécurité ; facilités d’embauche (et flexibilité des embauchés), dégrèvements fiscaux et sociaux si nécessaire ; nombre de taxis doublé ou triplé et tarifs revus à la baisse etc. Il faut créer des pôles de grandes spécialités, dans tous les quartiers du nouveau « Grand Paris ». Il faut garder à Paris les retraités, les personnes âgées, membres à part entière de la société civile ; arrêter de discriminer en faveur de quelques privilégiés (hauts fonctionnaires, cadres supérieurs, politiciens, riches de tous poils français ou étrangers) qui ont déjà fortement cassé le rayonnement de notre capitale.



Où sont passés les peintres, les sculpteurs, les musiciens, les écrivains, les poètes, de Montmartre et d’ailleurs, qui faisaient le Paris d’avant 1968 ?


 


A suivre.


28 Nov 2007 

CONTRESENS ET SENS INTERDIT


CONTRESENS ET SENS INTERDIT  28 novembre 2007


 


Le Larousse donne du terme « senior » (adjectif et nom) trois définitions :



-         Celle qui est issue directement du latin : est senior celui qui est « plus âgé » : minor, major, senior…



-         Celle des sportifs : en athlétisme, est « senior » celui qui atteint l’âge de 22 ans, c'est-à-dire la maturité physique, par comparaison avec les « poussins », les « benjamins », les « minimes », les « cadets », les « juniors » et les « espoirs ». On reste « senior » jusqu’à 39 ans, et on devient ensuite un sportif « vétéran ».



-         Celle qui est issue d’un usage récent pour désigner la maîtrise d’un métier : ingénieur senior, consultant senior, par opposition avec « débutant ».



En bon français le terme de « senior » désigne donc une personne en pleine possession de ses moyens physiques et mentaux, par opposition avec quelqu’un de trop jeune ou trop inexpérimenté.


 


En revanche, le vocabulaire anglo-saxon, et spécialement américain, a ré inventé le mot senior dans son acception latine de « plus âgé », pour désigner les plus âgés de la société, c'est-à-dire les retraités inactifs de plus de 65/70 ans, afin de ne pas prononcer le terme péjoratif de « old », et réservant l’appellation de « vétérans » aux anciens combattants des guerres mondiales et du Vietnam.


 


Dans des articles et des publications diverses à partir des années 90, des journalistes bien intentionnés ont commencé en France à utiliser l’adjectif « senior » pour éviter l’adjectif « vieux » lorsqu’ils écrivaient à propos des questions d’emploi. Plutôt que d’écrire « les cadres âgés » ou bien « les vieux salariés », pour parler de ceux qui avaient vingt ans d’expérience ou plus, ils se sont mis à parler des « cadres seniors » et des « salariés seniors ».



Ça leur paraissait plus élégant.



Le problème, c’est que tout le monde a définitivement traduit : « senior = vieux », et bien pire encore : « senior = 45/50 ans = vieux » !


 


Voilà où nous en sommes. L’entreprise est devenue un terrain de sport de haut niveau, où l’on devient vieux (vétéran) dès la quarantaine. Avec cette définition du terme « senior » utilisé à tort et à travers par d’inconscients économistes, journalistes et hommes politiques, la France a pris l’habitude de rejeter en vrac (au moins intellectuellement ce qui est déjà grave) près du tiers de sa population dans « l’inactivité », autrement dit dans la grande famille des assistés.


 


Si l’on s’en réfère aux statistiques de l’INSEE, au rapport 2007 du Conseil d’Orientation des Retraites, et pour reprendre la thèse de Daniel RÉGUER (Vieillissement et parcours de fins de carrière : contraintes et stratégies, éditions Érès, 2007), on pourrait craindre que 22 millions de compatriotes de plus de 45 ans soient relégués dans la catégorie des « seniors », au sens péjoratif du terme, alors que 17 millions seulement de « non seniors » (25-44 ans) seraient en âge d’être au boulot pour subvenir aux besoins de 63 millions de Français ! Vu le nombre de chômeurs dans cette classe d’âge, c’est plutôt de 15 millions de bosseurs qu’il faudrait parler, soit même pas le quart de la population.


 


Voilà où nous mène un contresens, et qui donne raison à mon professeur de latin français quand il me disait dans les années 60 : « le contresens est un sens interdit ».


05 Nov 2007 

La noblesse, le clergé et le tiers-état


LA NOBLESSE, LE CLERGÉ, ET LE TIERS-ETAT.                5 novembre 2007


 


Je viens de lire un petit livre décapant qui devrait, à n’en pas douter, faire date dans les annales de la pensée « managériale » : il s’agit de Morts de peur – La vie de bureau, de Teodor Limann, dans la collection Les empêcheurs de penser en rond du Seuil. Ce texte de 89 pages, sur un ton enlevé et parfois hilarant, dit enfin tout haut ce que bon nombre de salariés pensent tout bas depuis une vingtaine d’années. Dans sa description de ce qui constitue la cause du statut quo de l’économie libérale, à savoir la peur, ce livre est à rapprocher de l’excellent essai de François Dupuy, La fatigue des élites – le capitalisme et ses cadres, dans la collection La République des idées, du même Seuil, paru en 2006.



Ces lectures rafraîchissantes m’inspirent les réflexions qui suivent.


 


Jusqu’à la Révolution Française de 1789, il existait comme on le sait trois ordres, la noblesse, le clergé et le tiers-état. Ce dernier était un fourre-tout comprenant la bourgeoisie non anoblie, les commerçants et les artisans, et tout le petit peuple de paysans, d’ouvriers agricoles, de serviteurs et de domestiques, en un mot ceux qui travaillaient.



Dans la noblesse, il y avait pêle-mêle des petits nobliaux ruinés mais se battant pour rester au dessus du lot, de richissimes princes, des propriétaires terriens provinciaux, plus ou moins titrés, et des nobles dits de robe, magistrats, fonctionnaires des finances etc.



Le clergé comprenait lui aussi ses princes, ses abbés de cour (haute et basse), ses clercs et ses obscurs curés de campagne. Son rôle était de maintenir l’ordre social et moral du peuple par la peur de l’enfer.



Le capitalisme moderne et le système libéral mondialisé ont réintroduit les ordres et sous ordres de l’ancien régime. L’enfer nouveau serait représenté par une grande peur : celle du néant, un vide pire que le chaos, qui nous guetterait si par malheur nous venions à contester  l’establishment capitaliste, libéral, mondialisé, anglo-saxon, bancaire, pétromonarchique.



En haut de la hiérarchie sociale se sont installées les familles enrichies durant deux siècles de croissance économique, et spécialement durant les trente dernières années. Le plus souvent liées par de nombreux  réseaux à l’Etat (dont le chef est de plus en plus un monarque), ces dirigeants d’entreprises, hauts fonctionnaires, grands avocats, banquiers d’affaires, consultants de grands chemins, grands médecins, etc. ont tout de l’ancienne haute noblesse et de l’ancien haut clergé : la fortune souvent héréditaire, immobilière et mobilière, la connaissance des arcanes du pouvoir et de l’argent, les châteaux en province, la présence à la Cour, les places réservées aux fils et filles de famille par l’entremise des grandes écoles ou du piston, les délits d’initiés, les passe-droit en tous genres, la morgue et le mépris qu’ils ont pour les autres classes, en particulier celle des salariés. En petit nombre, mais de plus en plus riche, cette catégorie sociale qui est la principale bénéficiaire du système libéral capitaliste, ne voit pas venir la révolte. L’œil rivé sur l’évolution des bourses de New York, Londres et Paris, adepte de l’enrichissement sans cause par le seul fait des LBO ou de prestations à tarif exorbitant, son égoïsme n’a d’égal que sa surdité aux appels à la modération..



Ceux que je classe dans le clergé sont les valets de la catégorie précédente, dont ils partagent souvent le lit, les écoles et les palais : ce sont les gourous du marketing, du management, de l’audit, les sociologues des organisations, les pseudos philosophes médiatiques qui vivent grassement de la crédulité béate générale et télévisuelle, les grands prêtres de l’économie, auteurs de livres épais et d’autant plus documentés que leurs auteurs n’ont en général jamais mis les pieds dans une entreprise. Ceux-là, qui nous apprennent l’analyse transactionnelle, la programmation neurolinguistique, les bons comportements dociles pour de belles carrières, le contrôle de gestion façon grand cabinet américain, la hiérarchie des besoins, le Six Sigma (inventé par Jack Welch et souvent mal adapté) ou l’organisation apprenante, la nécessité des fusions-acquisitions-délocalisations-chômage, l’élargissement infini de l’Europe, sont en fait les gardiens de la liturgie, les diseurs de messes, les chapelains, les confesseurs des grands.



 Ils rassurent avec des dogmes, font des sermons écrits dans les pages prévues à cet effet des grands journaux économiques, publient de doctes essais, vantent le bien fondé des audits financiers ou d’organisation dans les entreprises et assurent, par la grande peur des mauvais lendemains, la position toujours plus riche des riches.



Ce clergé compte en outre dans ses rangs, en quantité croissante tels les moines bouddhistes en Asie, une armée de consultants en costume cravate,  plus ou moins « seniors » ou « partners », c'est-à-dire de jeunes curetons, diacres, servants de messes et bedeaux, n’ayant rien de seniors, salariés de grands cabinets aux noms anglais. Souvent, après leur MBA du Massachusetts, voire après des études d’ingénieur en physique des fluides, les jeunes cadets de la nouvelle noblesse entrent dans ces ordres où ils apprennent à martyriser les entreprises dans lesquelles on les envoie auditer. Sans vergogne et sans états d’âmes, ils tranchent dans les effectifs, expédient dans l’enfer du chômage, sans distinction de valeurs, des hordes de salariés (surtout des plus de 50 ans) ainsi sacrifiés, on devrait dire génocidés, sur l’autel de la pensée unique du libéralisme mondial.



Comme sous l’ancien régime, ce clergé dont la seule production est de satisfaire la noblesse dans ses plans les plus cyniques, est indispensable au maintien du statut quo. Sans l’opium que constituait la religion chrétienne et ses monstres de l’au-delà - religion par ailleurs entièrement instrumentalisée par la classe au pouvoir -, il n’y aurait pas eu de société stable.



Sans l’opium que constituent les vagues successives de nouvelles techniques financières ou de management issues des USA, chacune d’elle contribuant à maintenir la Seule et Unique Vérité capitaliste-libérale, il n’y aurait pas d’économie moderne.



Et que penser du rôle tenu par les coachs ? Sorciers, embaumeurs, ou clercs d’un genre nouveau ?


 Puis voilà le reste de la population, le tiers-état, lui-même partagé en de multiples sous-classes. Parmi celles-ci, je m’intéresse particulièrement à la classe des cadres.


Qu’est-ce qu’un cadre ? En France on dirait que c’est un salarié qui cotise à l’Agirc, parce que son salaire et son statut au regard des conventions collectives en font un « cadre ou assimilé », article 4, 4bis ou 36 de la Convention de 1947. En faisant la synthèse des définitions qu’en donne François Dupuy dans La fatigue des élites, je dirais qu’on appelle cadre un salarié qui, de par ses études ou son cursus, est considéré par sa hiérarchie comme n’étant pas un simple exécutant. C’est vague. Cela va du débutant diplômé embauché « au statut cadre », jusqu’au « cadre sup », membre du comité de direction, voire du directoire. Ce qui est sûr, c’est que ce personnage n’est ni membre du clergé, ni membre de la noblesse (ou pas encore, car il peut rêver de cette gloire), ni membre du bas tiers-état dans lequel pataugent les smicards, ouvriers, employés, chômeurs, CDD, stagiaires et intérimaires.



Le cadre, appelons-le « moyen » (moyen-bas ou moyen-haut), est un hybride. Il est censé partager la philosophie de la noblesse, avec un tout petit espoir de la rejoindre, mais il est sous la menace permanente de rejoindre le bas tiers-état ; il subit plus ou moins docilement les sermons et conseils du clergé. Vaniteux comme tout le monde, et désireux de montrer son évolution sociale, il ne se motive que par l’évolution de son salaire, de son bonus sur objectifs, par le nombre d’échelons qu’il grimpe dans une hiérarchie de plus en plus segmentée, par le nombre de points sur l’échelle de la convention collective, par le nombre de points de retraite des cadres, si possible de la tranche C ; il craint par-dessus tout la perte de son statut, en fait la perte de son emploi, et c’est par cette faiblesse, par cette peur, qu’il renforce le pouvoir du clergé et de la noblesse à son détriment. Car le cadre est le consommateur par excellence, surtout lorsqu’il est en ménage avec un(e) autre cadre : maison et mobilier, voitures, électronique, vacances, collèges privés pour les 2,3 enfants, santé, etc. le cadre consomme. Le cadre a besoin de savoir que ses achats, ses emprunts, ses projets, seront couverts par ses recettes. S’il savait qu’il est le principal moteur de l’économie, le cadre, au lieu de jouer perso, se syndiquerait pour se rebeller. Mais qui osera ?



Et c’est ainsi que, vers les 45 ans, le cadre, quel que soit le niveau qu’il a atteint, et sauf s’il est devenu patron ou artiste, ce qui est quand même rare, s’aperçoit qu’il n’est plus autant courtisé et cocooné. On commence par lui refuser telle ou telle formation, puis il voit s’évaporer l’espoir d’une promotion qu’il guettait non sans raisons. Un jeune loup super diplômé,  allié d’un des actionnaires du groupe (mais ça il ne le sait pas toujours, le cadre, que Tartenpion, le nouveau DGA, est en réalité le neveu de du Schmoll, le principal actionnaire), prend la place tant convoitée. Il doit avaler cette énième couleuvre, notre cadre quadra, mais il n’en est qu’au début de ses déboires. Bientôt il s’entendra dire carrément « vous êtes trop vieux, mon vieux, pour ce poste » et puis ce sera la dégringolade bien orchestrée par la direction des RH : à 50 ans, un placard, ou bien des pressions sur les objectifs, avec reproches publics, brimades à peine voilées. Un peu plus tard « vous avez besoin d’un coach, mon vieux, ça ne va plus du tout, votre management de l’équipe ». Et enfin, vers 55 ans, la porte.



[Petite diversion sur les RH : Ressources Humaines. Encore un terme anglo-saxon où les Humains sont des ressources au même titre que les matières sont premières. Comme les directions RH ont plutôt tendance à faire des « PSE » (terme hypocrite bien français qui se dit Plan de Sauvegarde de l’Emploi pour désigner les licenciements collectifs), on appelle ici « ressources » les gisements d’économies de salaires et charges que l’on trouve en creusant la tombe des plus de 50 ans et des employés remplaçables par des enfants chinois ou indiens.]






La porte prend pour le cadre différentes formes, selon qu’il était auparavant puissant ou misérable. L’ancien cadre puissant aura droit à un traitement de faveur, appelé retraite maison, avec un joli petit chèque de compensation, et un beau discours d’adieu lors du pot du même nom. Malgré le sourire qu’il affiche ce dernier jour, l’ancien cadre puissant réalise en quelques heures la perte inexorable de son statut privilégié. Et quand demain, sans sa (grosse) voiture de fonction, sans ses outils de fonction, son BlackBerry, son PC, ses réservations de TGV en première classe, il se retrouvera seul face à sa femme, face à lui-même, alors l’ancien puissant comprendra, mais un peu tard, tout le mal dont il aura été complice durant tant d’années de peurs et de cirages de pompes.



Le petit cadre de 55 ans, le sous-chef de rayon ou d’atelier, sera remercié avec moins de délicatesse et surtout le minimum d’argent, « dans le strict respect de la convention collective et des accords de branche ». Déjà à moitié oublié durant les dernières années de son sacerdoce au service de la « boîte » (terme familier pour désigner mon entreprise), le petit cadre mis de force à la pré-retraite par son patron (un cadre encore momentanément puissant) ne laissera aucun souvenir et aucun regret aux survivants, surtout les plus jeunes. Entré à 16 ans dans « la boîte » comme apprenti, et passé cadre après deux décennies d’efforts, il se sera consumé près de 40 années au bureau ou dans l’atelier pour satisfaire ses besoins de consommation et de reconnaissance, dont dix années à s’accrocher à son petit fauteuil. Il aura beau affirmer qu’il a fait tout ça pour l’entreprise, personne ne le croira, et d’ailleurs tout le monde s’en fout.


 


Michel DUCRAY


    
30 Oct 2007 

inaptitudes et licenciements


INAPTITUDES ET LICENCIEMENTS                30 octobre 2007


J’ai choqué Sylvie en disant que les médecins du travail étaient un peu trop généreux dans la distribution d’inaptitudes au travail pour des personnes de plus de 50 ans. Elle me demande des chiffres. Je la renvoie aux statistiques (celles qui sont disponibles…) sur l’évolution des inaptitudes, et notamment celles du CMIST de la région d’Alès. Il y en a certainement d’autres.Ces études montrent trois points.1 - D’abord la montée progressive des causes dites « psychiatriques » des maladies aboutissant à l’inaptitude. Si on se réfère à l’excellent livre de Jean-Didier Vincent Voyage extraordinaire au centre du cerveau, et à l’essai d’Olivier Bardolle de l’excès d’efficacité des systèmes paranoïaques, on peut prévoir que toute personne au travail sera un jour atteinte par le harcèlement conduisant à la dépression, elle-même conduisant à l’inaptitude. En tant que DRH, j’ai connu des salariés de 50 ans décidés à en finir au plus vite avec la vie professionnelle et qui, après avoir simulé l’envie d’en finir avec la vie tout court, sont partis guillerets en pleine forme, mais inaptes. Ils se reconnaîtront s’ils lisent ces lignes.Les experts psychiatres, comme les médecins du travail, peuvent se faire piéger (cf le cas de certains criminels récidivistes qui simulent parfaitement la folie aux Assises). 2 - Ensuite l’augmentation lente mais permanente du nombre d’inaptitudes que chaque médecin du travail est amené à prononcer chaque année, à son corps défendant. On l’a vu ci-dessus, c’est d’abord une mauvaise gestion du stress qui en est la cause, mais pas seulement. En effet on voit pour la première fois arriver en nombre non négligeable des inaptitudes de cols blancs, alors que ceci était exceptionnel avant les années 2000.  3 – Voici en dernier lieu la conclusion du rédacteur du rapport CMIST en 2006« Nous avons remarqué également le pourcentage extrêmement élevé des licenciements, issue habituelle de la procédure. Ce licenciement nous a cependant paru "peu surprenant" du fait du climat dans lequel est faite la procédure. Y échappent cependant certains salariés en « danger d’inaptitude » qui sont reclassés avant qu’une procédure se mette en place….Dr M. Cardin, Dr J-P. Buch, Mars 2007 ». Donc ils ne sont pas dupes. 95% des procédures d’inaptitudes aboutissent à un licenciement. Je suis formel sur ce point : mon expérience est que dans ces 95%, plus du tiers aurait dû être transformé en reclassement, à condition qu’il n’y ait pas complicité active entre l’employeur et le salarié. Le salarié malade qui veut continuer à travailler (notamment pour des raisons financières évidentes), évitera, lui, la procédure d’inaptitude !!Je ne mets donc pas en doute, bien au contraire, la qualité des missions des médecins du travail. Ce que traduisent les chiffres, c’est bien l’état d’esprit non des médecins, mais de leurs clients, entreprises et salariés confondus. Michel Ducray

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